ADVENTURER Numéro 1

MENSONGES À LA CARTE PAR LE CARTOGRAFIST

 

 Au delà de sa fonction d’orientation, la carte invite à l’imagination. Le voyage par la pensée. Vos pieds ne sont pas encore chaussés que déjà vos yeux se baladent sur le paysage et vos mains balaient les possibilités qui s’offrent à vous. Avant même les océans, les neiges, les sentiers, les hors-sentiers, la carte est le premier terrain de vos aventures. Le terrain de vos pensées VS le terrain. Le premier vous autorise sans limites à aller là où le second les fixe. Tout est question d’interprétation – du support en fonction de vos possibilités, de votre vécu, de vos souvenirs… de votre imagination ?

C’est sur cette idée que le Cartografist aka Maxime Gourga, a accepté de nous livrer son récit initiatique de la cartographie.

 

— « Je pense que la beauté des cartes réside surtout dans la confiance aveugle qu’on leur accorde. » —

 

Je ne voyage pas beaucoup, mais les cartes me font voyager. C’est sûrement la raison pour laquelle les aspects plastique et pictural d’une carte m’intéressent plus que son côté pratique. C’est aussi pour cette raison que la cartographie était le thème principal de mon mémoire de fin d’étude de graphisme. En étudiant la transition digitale en matière de cartographie, je cherchais les nouvelles fonctions des cartes qui en découlent. L’idée était de détourner ces nouvelles fonctions impersonnelles type « Google Maps » en éditant mes « Cartes Biographiques ». La cartographie est pour moi une manière comme une autre de représenter le monde, je ne sacralise pas cette image scientifique.

Je pense que la beauté des cartes réside surtout dans la confiance aveugle qu’on leur accorde. Cette confiance nous permet d’outrepasser et d’occulter le travail scientifique qui a permis de construire une carte pour nous concentrer directement sur les formes, les noms, la légende, le relief, les routes…. Ce qui en fait une des rares représentantes de l’imagerie scientifique à déchainer autant notre imagination. Mais il faut aussi rendre hommage au travail et à la technique des cartographes qui, pour certain comme Eduard Imhof (voir la carte ci-dessous et la carte de couverture), atteignaient un niveau d’illustration assez impressionnant. Dessiner fidèlement le relief d’une région est un travail tellement compliqué. Même si je m’essaie au dessin du relief dans certaines de mes cartes, j’en suis encore à essayer de comprendre les caractéristiques visuelles d’une chaine de montagnes, la pratique viendra plus tard. L’utilisation des données topographiques a simplifié significativement le temps de travail pour retranscrire les reliefs, mais visuellement, ça a beaucoup moins de gueule !

 

Eduard Imhof

 

Lorsque que l’on regarde une carte, le contour d’une baie ou la côte déchiquetée d’un cap s’associent mentalement à des paysages ou des souvenirs qui pourraient leur correspondre. C’est le même processus mental que lors de la lecture d’un livre lorsque l’on imagine une scène ou un paysage à la force des mots de l’auteur. La cartographie peut se targuer de conjuguer l’effort mental que l’on apprécie lors de la lecture dans une seule image. C’est donc encore mieux qu’une BD (CQFD). Par exemple, R.L. Stevenson à commencé a écrire son premier livre : « L’Île au Trésor » après avoir dessiné la carte de l’ile dans ses moindres détails. « Sa Forme s’imposa à mon imagination plus que tout (…) il y avait là une source inépuisable de curiosité. » Le roman et l’intrigue sont construits uniquement d’après le dessin de l’île qui est, en fait, le personnage principal du Livre.

 

— « Mais le point de départ de ma passion et de mon travail d’illustrateur réside dans le fait que j’ai forgé mon amour des cartes en me faisant berner. » —

 

Stevenson,_L’Île_au_trésor,_carte

L’imagination qui s’enclenche dès lors que l’on pose le regard sur une carte est donc assez exceptionnelle. Je ne connais pas beaucoup de personnes (pour ne pas dire aucune) qui n’apprécient pas une carte. Et je pense avoir décrit quelques raisons à ce phénomène.

Mais le point de départ de ma passion et de mon travail d’illustrateur réside dans le fait que j’ai forgé mon amour des cartes en me faisant berner. Et ce depuis des années. J’ai d’abord commencé par apprendre par cœur les capitales du monde entier et les populations de chaque pays. Puis j’ai rodé pendant des années cet atlas mondial que je voulais par-dessus tout pour mon 7ème anniversaire. Et lorsque plus tard j’ai compris la supercherie, je n’ai pas envoyé balader toutes ces cartes qui m’avaient menti toutes ces années, non, je suis réellement tombé amoureux de leur potentiel créatif. La possibilité de créer ses propres règles pour construire une carte.

 

— « C’est pourquoi Il faut savoir que chaque carte ment. Une carte est la quintessence du mensonge par omission. » —

 

Quand les cartographes construisent une carte, ils font face à un challenge très complexe : ils doivent mettre à plat un monde aux multiples facettes. D’une manière ou d’une autre, le cartographe se doit d’agir comme un prisme du monde qui l’entoure, pour trouver la meilleure façon de retranscrire l’espace et la géographie dans son travail. C’est pourquoi Il faut savoir que chaque carte ment. Une carte est la quintessence du mensonge par omission. Ce que l’on appelle simplement le « mensonge cartographique ». C’est l’un des fondements du cartographe. C’est assez cool de savoir qu’un des fondements de cette image scientifique, il faut le rappeler, est le « mensonge ». On ne peut pas, par exemple, représenter tout les aspects d’une ville en dressant son plan, ou encore les détails des côtes varient logiquement selon l’échelle de la carte. C’est pourquoi chaque carte ne peut délivrer qu’un certain nombre de messages et d’informations et est obligée d’en omettre énormément. Mais ceci n’est pas le genre de mensonge qui m’a fait chavirer.

Le mensonge en question est à la base d’une vaste histoire de propagande cartographique mondiale : la Projection de Mercator. Une projection est une technique pour contourner un problème impossible à résoudre. Représenter fidèlement une sphère à plat est impossible. Mercator ne partait donc pas d’une mauvaise intention, il a dressé la première projection théorisée de l’histoire dans le but de guider les navires lors de circumnavigation (navigation autour du monde). Pour ce genre de cartes, les angles de navigation sont plus importants pour le cartographe que la superficie et la forme des continents. C’est pourquoi la projection de Mercator est vraie et fausse à la fois. Les angles sont bons, mais les superficies des continents sont totalement faussées. Plus on s’éloigne de l’équateur, plus les continents se déforment et s’agrandissent. Ainsi l’Europe, l’Asie et l’Amérique du Nord apparaissent plus grands qu’ils ne le sont, alors que l’Afrique et l’Amérique du Sud sont significativement moins imposantes qu’en réalité. Mais la projection de Mercator est encore la plus utilisée aujourd’hui puisque l’occident s’est contenté de cette projection qui lui donnait plus d’importance superficielle qu’il n’en a. On ne peut pas dire que l’on va sur Google Maps pour calculer nos angles de navigation. Mais cela n’a pas empêché Google de choisir le Mercator comme fond de carte.

Bref la possibilité de s’approprier la cartographie et son pouvoir de déchainer l’imagination m’ont convaincu de tourner le problème dans un autre sens.

 

— « Par mes cartes, j’essaie de m’approprier la cartographie pour me rapprocher d’une réalité qui m’est plus personnelle, avec le droit fondamental de mentir. » —

 

Mon travail aujourd’hui consiste donc à jouer avec les codes de la cartographie pour trouver une manière qui refléterait mieux notre environnement. En prenant la direction du cognitif dans la cartographie, je me désolidarise du concret pour dire vrai à travers l’imaginaire et le ressenti personnel. Mon pied d’appui est cette confiance aveugle en la cartographie que j’ai décrite plus haut.
Pour mon projet des îles Biographiques, je cherchais à représenter nos vies de la manière la plus intime possible, à travers un archipel imaginaire, basé sur les lieux visités dans le réel. Le but étant de permettre aux commanditaires d’afficher leur vie intime dans leur salon et qu’eux seuls puissent comprendre tout le détail de l’ile. Afficher une carte dans son salon est toujours une très bonne idée, et de voir son intimité cryptée de cette manière est amusant.
Mais construire une carte imaginaire qui n’a aucune vertu pratique, politique ou informative, n’empêche pas une certaine rigueur. Une rigueur que je qualifierai de naturelle, ou plutôt géologique. J’ai envie que les gens croient en mes cartes. Pour, comme dans une carte informative, que la construction de l’image s’efface et que les formes presque abstraites des contours et reliefs de l’île se suffisent à elles-mêmes. Et pour cela, la géologie est ma meilleure amie. Une île volcanique ne peut pas avoir la forme d’une Île de crête sous-marine. Une côte calcaire n’a pas le même contour qu’une côte de granite. Et l’addition des deux au sein d’une même île de taille moyenne est hautement improbable. Puisque je ne veux pas partir dans le fantastique, ces impératifs m’obligent à garder une rigueur de construction. Il n’y a pas de choses préconçues pour chaque type d’île, mais il y a des erreurs à ne pas commettre.

 

Iles-Biographiques-opt

 

Commencer une nouvelle carte est le début d’un jeu dans lequel les règles s’établissent à mesure que le crayon trace les côtes des îles. Le tracé des côtes en lui-même est régi par le relief de l’île qui m’apparaît à mesure que je distingue la forme de l’île que j’invente. Si je fais ce cap ici et que je veux un îlot au large du cap, celui-ci ne peut être que dans certaines zones précises issues du relief de l’île et de la forme du cap. Absolument tout est lié. Et je suis moi-même obligé d’imaginer un paysage pour trouver une forme et une composition d’île crédible. La construction d’un atoll, par exemple, est quelque chose de très complexe. Aussi faut-il étudier ce qui est possible ou pas, dans les cartes et vues satellites d’atolls existants. Savoir aussi qu’un atoll est un ancien cratère de volcan affaissé. Tout cela influence le contour des îles le long de ce récif, ou des îles intérieures s’il y en a. La forme du récif qui l’entoure ne peut pas non plus avoir la forme d’un contour déchiqueté, étant une ancienne crête de cratère ; pour des milliers de raisons géologiques, les angles aigus sont rares, et se sont le plus souvent les courbes souples qui dominent.

En fait, la forme d’une île n’est en aucun cas due au hasard. Et je ne pourrai pas construire des îles crédibles sans prendre en compte tous ces aspects. Vient ensuite l’inspiration, qui peut être liée à plein de facteurs, mais le facteur qui m’inspire le plus est la musique. Un jour j’éditerai une carte mondiale de la musique, à ma façon bien sûr. Si j’écoute du Gwo-Ka guadeloupéen ou du rock anglais, j’ai remarqué que ça influençait énormément la forme de l’île. C’est parfois assez impressionnant la façon dont l’imagination et l’inconscient copinent.

 

PRINCE-EDWARD-ISLAND

 

— « Les mystères qui règnent autour de cette île lointaine la situent à la frontière du réel. » —

 

Par ces îles imaginaires, je m’amuse autant avec mon imagination que j’essaie de stimuler celle du « lecteur ». En ayant une compréhension de la forme d’une île ou d’un archipel je peux donc faire en sorte que mon travail de construction s’efface aux yeux du spectateur, qu’il n’ait plus qu’à imaginer les paysages qu’il renferme, et essayer de localiser ces îles inconnues.

La frontière entre réel et imaginaire est parfois très ténue. Pour l’exposition « Prince Edward Island » réalisée dans le cadre d’ « Art box » et en collaboration avec Mademoiselle Heing et Julie Jup, nous nous sommes basés sur une île existante, mais méconnue (Prince Edward Island -Afrique du Sud) . Située à 3000km des côtes de l’Afrique du Sud, elle est en plein cœur des 40ème rugissants. Une seule équipe de scientifiques est autorisée à poser le pied sur l’île chaque année. Les mystères qui règnent autour de cette île lointaine la situent à la frontière du réel. Avant de passer à la phase de recherche pour cette exposition, j’avais autant d’informations sur cette île que pour les îles imaginaires que je crée. Le but de l’exposition a donc été de rendre crédible une île dont on ne sait rien, et où on ne pourra jamais aller. Crédible, mais surtout déclencheur pour l’imagination. C’est pourquoi Amandine et Julie ont imaginé la faune et la flore de l’île.
Une carte d’archipel imaginaire, si elle est bien faite, est pour moi aussi crédible que la carte d’un archipel lointain et isolé dont on a entendu vaguement parler et qui n’est finalement réel que par le biais de notre imagination.

 

En découvrir plus sur le travail du Cartografist

Pour obtenir vos îles Biographiques personnalisées, contactez Le Cartografist : maxime.gourga@gmail.com

 

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ÎLE MURRAT

 

« En cet empire, l’Art de la Cartographie fut poussé à une telle perfection que la carte d’une seule Province occupait toute une ville et la carte de l’Empire toute une province. Avec le temps, ces cartes démesurées cessèrent de donner satisfaction et les collèges de cartographes levèrent une carte de l’empire, qui avait le format de l’empire et qui coïncidait avec lui, point par point. Moins passionnées pour l’etude de la cartographie, les générations suivantes réfléchirent que cette carte dilatée était inutile et, non sans impiété, elle l’abandonnèrent à l’inclémence du soleil et des hivers. Dans les déserts de l’Ouest, subsistent des ruines très abimées de la carte. Des animaux et des mendiants les habitent. Dans tout le pays, il n’y a plus d’autre trace des disciplines géographiques. »

Jose Luis Borges – L’auteur et autres textes – 1949

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