ADVENTURER Numéro 2

Au bout du chemin, l’Aventure…

— “Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même.” Nicolas Bouvier — 

 

Il y a toujours du plaisir quand une discussion commence avec un grand marcheur. Durant mes précédentes escapades dans les Pyrénées j’avais pu rencontrer des pèlerins, des gens en quête de réponses, des aventuriers, des grands rêveurs… et je trouvais super l’idée de pouvoir un jour poser sur papier leur volonté, leur courage et le pourquoi de tout cela. Dans ce numéro 2, je suis allé bien plus loin que cela puisqu’il s’agit de mon propre père, parti sur les routes de St Jacques de Compostelle pour la deuxième fois. À son retour, sans même attendre qu’il reprenne son souffle et si fier de pouvoir le féliciter d’avoir tenu le coup, les questions ne pouvaient que fuser ! Tranquillement installés, nous avons jouer le jeu de l’interview :

Tu viens de terminer ton deuxième « Saint Jacques de Compostelle ». Peux-tu nous dire quelles étaient les deux parcours et leurs grandes différences ?
Camino Frances la première année et Camino del Norte pour cette fois-ci. Ce dernier est plus difficile ( un mélange de la côte sauvage de Quiberon avec les falaises dignes d’Etretat ), légèrement plus long et moins fréquenté. 90% des pèlerins présents sur le chemin du nord ont déjà pratiqué le chemin français. Le premier est dans les terres tandis que l’autre longe la côte atlantique.

On dit que ce sont les premiers kilomètres qui sont souvent les plus étranges, la porte de la maison ou le quai d’une gare qui s’éloigne doucement, pas après pas… Quel est le sentiment qui domine dans un moment comme celui-ci ?
Deux sentiments sortent du lot: il faut que j’arrive au bout, pas question de rentrer avant la fin et pourvu qu’il ne se passe rien de grave durant mon absence.

 

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Mon regard s’adoucit.. La fin de cette réponse me rassure car dans la tête de beaucoup de personnes, partir en laissant les siens à la maison donne l’impression que l’on veut se couper de sa vie actuelle. Il montre plutôt que son esprit de compétition cohabite avec l’importance que représente sa famille. On s’éloigne de son foyer pas après pas,mais on y laisse une part de soi.

St Jacques de Compostelle, tu as choisi de le faire tout seul pour la seconde fois. Que cherches-tu à l’arrivée ? Est-ce une simple passion pour la marche et de l’effort physique ou y-a-t-il quelque chose de plus profond ?
Je veux simplement me prouver à moi-même que je suis capable de le faire. De plus pour joindre l’utile à l’agréable, c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour maigrir.

Y-a-t-il un plaisir particulier dans une journée de marche sur El Camino ?
Oui, le fait d’être seul quand on le veut et de pouvoir gueuler sans être traiter de vieux ronchon. De plus je fais ce que je veux quand je le veux.

Comment se passe la relation entre les pèlerins, qui marchent pour aller se recueillir à Saint Jacques de Compostelle, et les autres ?
Une phrase revient souvent: « à chacun son chemin ». Partant de ce principe, si tu sens que tu n’es pas sur la même longueur d’onde avec la personne qui se trouve à côté de toi, tu la quittes sans avoir à lui donner d’explications : tout se fait naturellement. Peu de pèlerins te diront pourquoi ils font réellement le chemin.

 

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La nature reste très dominante, c’est un chemin de pierres qui passe à travers les montagnes et qui offre un panorama incroyable mais tu me disais que le business du tourisme avait quelques peu changé la donne… ?
Il n’y a pas que des pierres sur ces chemins, il y a également du bitume et parfois même beaucoup. Sur le Camino del Norte le tourisme pur est roi, tout du moins jusqu’à Ribadeo. Le pèlerin passe en second plan. J’ai fait plusieurs étapes sans voir quoi que se soit d’ouvert (bars, restaurants, magasins) parce que la saison touristique n’avait pas encore débutée. Il en est tout autrement sur le Camino Frances où les gens ont bien compris que les pèlerins étaient leur seul moyen d’existence. On trouve tout à n’importe quelle heure de la journée.

Un chemin de rencontres, c’est aussi une des promesses de Saint Jacques. Tu trouves qu’elle est tenue ? Les gens sont-ils plus ouverts à la rencontre ?
Aucun problème de ce côté là entre pèlerins par contre pratiquement pas de contact avec la population locale.

Tu m’as parlé d’un homme incroyable qui portait en lui une histoire mémorable. Peux-tu nous raconter ?
José Antonio Garcia, 66 ans, marin de Cadix qui a fait naufrage au large des côtes norvégiennes. Il a été le seul survivant sur les 18 membres d’équipage. Pour s’en sortir, il est resté accroché aux corps de deux de ses camarades… Il est resté 9h dans une eau à -12°C. Arrivé à terre il a juré de se rendre dans tous les lieux saints de la terre ce qui fait que depuis 10 ans il a parcouru 106 000 km, usé 38 paires de chaussures et rencontré le Daïli Lama et le Pape. À chaque arrivé de pèlerin dans l’alberge, il lui demandait sa nationalité et se faisait un plaisir de lui montrer une coupure du journal de son pays où l’on parlait de lui. Par contre dès qu’il se retrouvait seul, il se repliait sur lui même et l’on pouvait comprendre aisément que ce naufrage l’avait marqué à vie.

 

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Je suppose que des rencontres comme celle-là tu en as fait d’autres et que ces gens te marqueront longtemps non ?
On ne peut que mettre de côté nos bobos du chemin quand on rencontre ce genre de personnes. Il en avait été de même sur le Camino Francès quand j’ai marché plusieurs fois avec Marc-Antoine, aveugle, accompagné de son chien Flambeau.

Quelle est la grosse différence entre le chemin que tu as emprunté cette année et celui d’il y a deux ans ?
Sur le Camino del Norte un manque cruel d’ambiance le soir dans les alberges. À 21h max, tout le monde est couché.

Et la suite ? Tu penses déjà à un autre parcours ?
Peut-être le chemin portugais ou si la condition physique est au top: le chemin primitif mais là c’est une autre histoire…

La discussion se termine, du moins au sens propre. Je sens dans les propos de mon père que le chemin laisse une trace indélébile, un appel qui résonne et qui vous pousse à repartir. À qui se frotte à El Camino, s’expose à son pouvoir… Les “Ultreïa” ( cri d’encouragement que l’on peut entendre sur le chemin) résonne dans sa tête. L’horloge du prochain départ lance le nouveau décompte.

Un jour je partirai avec lui.

 

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